Retraites: Révoltes lycéennes, entre politisation et défiance du cadre scolaire ?

Les lycées sont de plus en plus nombreux à être bloqués. La contestation gagne la jeunesse et donc gagne en vigueur. Ce redémarrage de la mobilisation contre les retraites a une odeur de mouvement anti-CPE. La contestation à l’état brut prend racine dans le blocage des lycées. Malgré ma connaissance des mouvements lycéens du fait de ma participation extrêmement active aux mouvements anti-CPE, je me suis réinterrogé sur la source de l’engagement de ces milliers de lycéens qui sont entrés en résistance. Si la politisation est probablement un élément déterminant pour les leaders de ces mouvements, la grande majorité des lycéens n’est pas vraiment politisée. Comment expliquer cet engouement pour ce militantisme contre la réforme des retraites s’il ne s’agit pas d’intérêt idéologique ? Les politiques et les médias de droite ont déjà trouvé leur réponse. Il s’agirait d’une manipulation des syndicats ou de lycéens faignants. Peut-on expliquer le phénomène de manière aussi simpliste ? Il est permis d’en douter.

Si tout laisse à penser que 90 % des lycéens ne sont pas encore politisés, on peut faire l’hypothèse que la première revendication des blocages n’est pas contre la réforme des retraites bien que celle-ci soit brocardée sur toutes les banderoles de manif. Lycéen est un métier à temps plein. Avec environ 32 à 38 h de cours par semaine, le lycéen va au lycée du matin au soir pour écouter les professeurs dispenser leur savoir. Le soir, il rentre faire ses devoirs. La tradition de l’enseignement en France est la transmission du savoir par voie descendante. Les lycéens sont des récepteurs à qui l’on a appris depuis le plus jeune âge à écouter le professeur sans bavarder et sans se montrer insolent. Les travaux en groupes sont rares et les élèves ne coopèrent quasiment jamais. L’élève est seul face à l’institution scolaire en compétition avec ses « camarades » de classe. Le meilleur d’entre eux sera celui qui obtiendra les meilleures notes. L’école française entretient une culture de la soumission face à l’autorité et de la compétition entre les élèves. La coopération est laissée aux oubliettes.

Et si la réforme des retraites n’était qu’un prétexte pour défier l’autorité ? Si ces mouvements sociaux ne servaient en fait aux lycéens qu’à se poser des questions et agir en coopérant les uns avec les autres ? La revendication de ce combat politique légitime leur acte de rébellion face au cadre du lycée. Encore incapables de construire leur propre posture, ils adoptent une posture contestataire déjà largement diffusée et construite. Ces blocages ne seraient qu’un moyen utilisé de manière plus ou moins inconsciente pour exploser le cadre du lycée et prendre le temps de se poser des questions en échappant à l’autorité oppressante. Suivant les lycéens, ces questions peuvent être de différentes natures. Certaines sont politiques, ces évènements sont un bon moyen pour apprendre la subversion et se construire une culture politique et militante. D’autres ont des aspirations de différentes natures, artistiques, passer du bon temps avec les copains ou que sais-je encore…

Ce qui est certain, jamais le cadre du lycée n’aurait pu dispenser un tel apprentissage. Les blocs massifs de savoirs transmis de manière arbitraire et le manque d’autonomie empêche l’épanouissement de la curiosité personnelle des lycéens. L’apprentissage de la résistance et la subversion est positive car elle forme les lycéens à la citoyenneté et l’engagement politique, qu’ils soient pour ou contre les blocages ou la réforme des retraites.

8 commentaires pour “Retraites: Révoltes lycéennes, entre politisation et défiance du cadre scolaire ?

  1. Ne pas oublier non plus que les lycéens ont des parents, grands parents, qui sont peut être victimes du système, précarité, chômage, misère, les lycéns ne sont pas stupides, insouciant vis à vis de la retraite, qui est loin à leurs yeux mais la réalité du mal être de la société est là sous leurs yeux.
    Peut être que le combat contre cette réforme des retraites va-t-elle déboucher sur un mouvement beaucoup plus grand avec des aspirations pour l’avenir que seule la jeunesse est capable de proposer.
    Si en 1968, le slogan « interdit d’interdire » était représentatif du climat ambiant de la jeunesse, je crains que les nouveaux slogans aujourd’hui soient beaucoup plus nombreux et violent contre ce système qui les oublie.

  2. Les lycéens ne sont pas en grande majorité politisés,au sens carriériste du terme, mais l’éducation nationale, notre culture bien française, font que très très tôt les lycéens ont une conscience politique au sens large du terme….

    Il est évident que la majorité des lycéens ne comprenne pas les enjeux du débat sur la retraite, mais leur réaction bien légitime théorise le fait qu’il ont peur de l’avenir…..

  3. Qu’ils aient peur de l’avenir, c’est certain, et un peu domage que la politique soit présente dans les établissements scolaire, çà fausse leur jugement , encore du formatage de l’esprit.
    On a réussi à sortir de l’école les curés, on devrait également sortir des bahuts la politique.
    Je suis un ancien militaire (pompier de Paris) et la politique n’avait pas sa place dans ce milieu, on avait chacun notre propre jugement en rapport avec ce que l’on voyait autour de nous.
    Celà n’empêchait pas que tous les partis étaient présent chez nous, des extrêmes à l’UMPS , mais au moins, le boulot fonctionnait.

    Mais bon, je fais confiance à cette jeunesse , pas toute politisée, qui vivant et participant aux évènements à venir va se faire sa propre idée sur le choix de société qu’elle souhaite et j’espère qu’elle dépassera la vision actuelle de nos politiques.

  4. @baron

    Il ne faut pas confondre politisation(qui rime le plus souvent avec endoctrinement et manipulation) et le développement d’une conscience politique au sens philosophique du terme . Le rôle de l’éducation nationale est de former des citoyens qui d’une manière ou d’une autre devront participer un jour à la vie de la cité.

    Heureusement que l’école fait ce travail de formation sinon les « tous juste 18ans » voterait sans réflexion…..

  5. Euh, Antonin, Si tu n’es pas pris dans cette note en flagrant délit d’accumulation de clichés, je veux bien mettre ma main à couper… 😉

    1) L’Education Nationale est fichée comme institution ringarde et totalement obsolète… Forçage de trait! C’est aussi parce qu’on a trop expérimenté dans le sens ascendant (faisant monter les réponses du fin fond de l’élève compétent) qu’on est devenu parfois incapables d’instruire…

    2) La manifestation lycéenne ne me paraît pas un exemple de coopération aboutie: manifester, ce n’est pas entreprendre ni mener à terme une action à bénéfice social, laquelle s’envisage en terme de projet à élaborer et à réaliser.

    Mais je suis très favorable à l’éducation citoyenne et au service civique encadré qui pourrait mieux prendre ses racines dans la scolarité. Et je suis d’accord pour encourager la coopération plutôt que la compétition à l’école. Mais l’école est aussi le reflet de la logique sociale… Pour inverser le processus, il faudrait que les mentalités évoluent dans un cadre plus vaste que celui de l’EN.

  6. @Mapie,

    Je m’en voudrais que tu perdes ta mains à cause d’un petit article de blog 🙂

    Je crois que l’encadrement à ses limites. Peu importe la liberté et la passion que peu apporter un professeur à ses lycéens, le lycée reste un espace très encadré qui demande au jeune d’investir quasiment tout son temps. Ils n’ont que peu le loisir de s’interroger sur ce qu’ils aiment eux et ce qu’ils peuvent faire ensemble. L’apprentissage de l’autonomie est faible, c’est d’ailleurs pourquoi très souvent les nouveaux étudiants manquent de repère à leur arrivée à la fac.

    « manifester, ce n’est pas entreprendre ni mener à terme une action à bénéfice social,  »

    Je ne pense pas que tous les lycéens passent leur temps à manifester quand leur lycée est bloqué. Ceci étant les lycéens politisés sont des entrepreneurs politiques dans cette affaire. Le bénéfice social ce discute selon que l’on considère leur action comme juste ou non.

    « Mais l’école est aussi le reflet de la logique sociale… »
    C’est vrai, et surtout elle forge cette logique car c’est à l’école qu’on apprend les premiers réflexes.

    « Pour inverser le processus, il faudrait que les mentalités évoluent dans un cadre plus vaste que celui de l’EN. »
    Bien d’accord.

    @Baron,
    Tu as raison, mais je doute que tous fasse le lien. Vraiment, je n’ai aucun mépris pour les lycéens, je l’ai moi même été il y a pas si longtemps et j’ai eu loisir d’observer les motivations pendant le mouvement Anti-CPE.

    « Si en 1968, le slogan “interdit d’interdire” était représentatif du climat ambiant de la jeunesse, je crains que les nouveaux slogans aujourd’hui soient beaucoup plus nombreux et violent contre ce système qui les oublie. »
    Si seulement ce système ne délaissait que les jeunes…

    @Europium
    « Les lycéens ne sont pas en grande majorité politisés,au sens carriériste du terme, mais l’éducation nationale, notre culture bien française, font que très très tôt les lycéens ont une conscience politique au sens large du terme…. »

    Plutôt que culture politique, j’aurai dus parler de réflexion politique peut être ? Sincèrement, il y a peu de lycéens politisé. En pourcentage je dirais entre 5 et 10% maximum. Je ne parle pas de carriéristes mais uniquement de lycéens avec des repères politiques clairs. Ce n’est pas du tout péjoratif… Tout le monde n’est pas obligé de s’intéresser à la politique. C’est pourquoi on délègue notre pouvoir à un parlement.

    « Heureusement que l’école fait ce travail de formation sinon les “tous juste 18ans” voterait sans réflexion….. »
    Oui, c’est vrai. Les matières qui aident le plus à développer cette réflexion est l’histoire et la littérature selon moi.

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