dans Réappropriation de l'Espace Public

Oui monsieur le juge, j’ai désobéi aux écrans pub, j’assume tout !

Aujourd’hui, je passerai au tribunal de grande instance de Paris. C’est la première fois de ma vie que j’ai à faire à l’autorité judiciaire et à la justice. Je n’ai pas l’ombre d’une honte à être traduit en justice, à dire vrai, je revendique mon geste et je crois que nous devrions être plus nombreux à passer devant la justice pour les faits qui me sont reprochés. Mais au juste, qu’est-ce que j’ai fait ? La raison pour laquelle je suis prévenu est la suivante : « Détérioration ou dégradation de mobilier urbain ».

Oui, le 28 janvier 2011, sur un écran publicitaire espion j’ai écrit à la bombe de peinture rouge « Non à l’opacité technologique dans l’espace public ». C’est ce que j’ai dit au policier qui m’a amené au commissariat après l’action. C’est ce que je dirai au juge tout à l’heure dans la salle d’audience. Les écrans publicitaires espions doivent être désinstallés. Ai-je peur ? Suis-je inquiet de la décision qui sera rendue ? Un petit peu, mais ce n’est pas cela qui est important. Ce qui est important c’est « pourquoi ? ». Cet acte était-il fondamentalement nécessaire ? Et si oui, pour quelles raisons ?

Je suis sociologue de formation. La sociologie est une discipline scientifique qui nous invite à l’étude de ce qui fait société : pourquoi la société est telle qu’elle est et quelles sont les forces qui la modèlent ? Chez les sociologues, il y a deux écoles. Les pessimistes, ceux qui pensent que nous ne pouvons rien face aux mécanismes de domination qui réduisent notre champ des possibles, et les optimistes, ceux qui pensent que par une prise de conscience des mécanismes et l’action politique il est possible de se libérer un peu. Je fais partie de cette seconde école.

J’aime les faits. A travers mon étude et mes engagements, j’ai beaucoup appris sur les médias et l’information. Une chose très simple notamment : les médias véhiculent de l’information (ou de la désinformation) et l’information influence l’opinion. A partir de cette observation basique, j’en suis venu à lister les médias de masse et à m’intéresser plus particulièrement à l’affichage publicitaire qui était le seul dont l’objectif clairement avoué est, non pas de diffuser de l’information utile, mais de prescrire des comportements d’achat.

Le système publicitaire manipule très fort

Allons bon, des personnes qui sont payées à manipuler objectivement des gens ? Est-ce bien utile ? La nature même de la publicité, au sens où nous l’entendons aujourd’hui, est de créer des besoins que les personnes n’avaient pas auparavant. La très grande majorité des messages publicitaires repose sur une technique de conditionnement associatif qui découle de la très célèbre théorie Pavlovienne. En associant des produits à des émotions ou un imaginaire « valorisant » (le corps de la femme, un grand sportif, le sexe, etc), la publicité provoque des pulsions d’achats.

Le mensonge ou la tromperie ne sont pas condamnables en soi et ne représentent pas un problème politique. Il nous est tous arrivé de mentir ou d’embellir un peu la vérité dans certains cas par différents procédés que nous utilisons de façon plus ou moins consciente. Mais qu’en est-il quand on utilise cette technique pour mentir, 10 000, 100 000 ou même à 100 millions de personnes ? Régulièrement des annonceurs se font épingler pour mensonge, sauf que c’est toujours après coup, et on en entend très peu parler, le mal est déjà fait. Comprenez, ce sont des comités d’auto-régulation de la profession qui s’en chargent, il ne faudrait pas trop salir ce beau métier ! C’était par exemple le cas de Monsanto qui dans un spot publicitaire avait affirmé que son roundup (herbicide) était « biodégrable ». Succès immédiat, le roundup s’est vendu et se vend encore comme des petits pains, et on ne compte plus les cancers du poumon chez les agriculteurs.

Par quel miracle une seule publicité peut-elle avoir autant d’influence sur les personnes ? Outre les techniques de manipulation employées, quel est le poids réel de ce système médiatique qui semble extrêmement rodé ? Toute bonne démarche scientifique impose de trouver des chiffres fiables permettant de décrire au plus proche la réalité sociale au-delà des impressions.

La robotisation du système publicitaire

Le système publicitaire, ce n’est plus seulement l’agression visuelle. Cette vision est un peu datée et doit être complètement repensée. Le message que j’ai écrit sur l’écran publicitaire n’est pas anodin, une préoccupation grandissante se propage dans tous les esprits. Désormais le système publicitaire se dote d’une vue, d’une ouïe et d’une capacité de raisonnement algorithmique. L’entreprise la plus emblématique de cette révolution est bien entendu Google. Google lit vos courriels, collecte vos données de recherche, archive vos documents collaboratifs, il sait éventuellement où vous allez, ce que vous aimez, avec qui vous êtes amis et peut identifier votre visage. Tout dépend de votre collaboration ET de celle de vos amis. L’habileté de Google est de faire croire que son cœur de métier est de proposer des services gratuits. En réalité, il propose des services qui nous transforment en produits par la récolte de données sur nos vies. Ces données sont ensuite utilisées par les annonceurs qui réalisent des campagnes publicitaires ciblées.

Pourquoi je parle de la publicité sur Internet ? Parce que Clear Chanel et JC Decaux, les entreprises d’affichage, se basent exactement sur les principes de robotisation de la publicité en ligne. Parmi les associés de l’entreprise Métrobus qui exploitent les écrans publicitaires du métro parisien se trouve Publicis, qui est une grosse régie de publicité en ligne française. Coïncidence ? Bien sûr que non. Le portefeuille de compétences Clear Chanel/JC Decaux se rapproche dangereusement de Google/Facebook, n’oublions jamais que derrière cette fausse gratuité se cache l’intrusion dans nos vies privées ! Au cours où vont les choses, il est très probable que dans quelques années Google rachète JC Decaux ou Clear Chanel.

Ce « non à l’opacité technologique dans l’espace public » dénonce la volonté des afficheurs de privatiser l’espace public. L’espace public appartient à tous et non pas à une bande de propagandistes surveillant nos faits et gestes. Les écrans publicitaires espions sont privateurs de libertés. Nul ne connaît les fonctionnalités de ces appareils, il est impossible de l’étudier, le plan est selon ses constructeurs « un secret industriel » alors que nos vies n’ont déjà plus beaucoup de secrets pour eux. Nous ne pouvons pas vérifier s’il y a ou non une caméra qui filme les passants. En revanche, nous pouvons constater que les derniers écrans publicitaires sont pourvus de petits trous permettant à la camera de faire son travail d’analyse et de collecte de données, cheval de Troie de la publicité comportementale !

L’écran publicitaire est une agression visuelle systématique, la taille, la lumière et l’animation de l’écran font qu’il est physiologiquement quasi-impossible de ne pas le voir. C’est un message imposé, dans le jargon informatique on appelle ça un spam ou un pourriel, en tout cas c’est un message caractérisé comme superflu, inutile et même néfaste car parasitant notre capacité à trier la masse d’information que l’on reçoit.

La puissance du système publicitaire

Selon de nombreuses sources de blogs marketing, le nombre de messages que subit en moyenne un individu est de 500 à 2000 par jour. Selon les sources de la communauté antipublicitaire, cela irait jusqu’à 3000 par jour en Amérique du nord ! Ce chiffre montre à quel point la publicité est partout présente. La télé, la radio, Internet, les journaux, les prospectus, les magazines et bien sûr l’affichage pour lequel l’entreprise Métrobus m’attaque ! Cet ensemble est appelé système publicitaire.

Une statistique provenant de l’économiste Paul Ariès m’a marqué plus que les autres : « 64 annonceurs se partagent 40 % du budget mondial de la publicité ». Le chiffre m’a fait tomber des nues. 64 décideurs économiques seraient responsables d’à peu près 800 messages publicitaires par jour ! Cela donne une ambiance quotidienne et installe un imaginaire bien éloigné des aspirations non-matérielles que peuvent être les arts, la poésie ou la philosophie… Évidemment, je n’ai pas trouvé de chiffres précis et vérifiables sur la visibilité de la publicité en fonction de l’investissement, tous médias confondus. Si une étude sérieuse était menée et montrait cette réalité, il y a fort à parier que la majorité des gens se révolteraient !

L’affichage publicitaire baigne notre quotidien

J’ai pris conscience de la nocivité et de l’influence de ces messages au fur et à mesure de mon étude du sujet. Nous trempons dans la publicité comme des cornichons dans un bocal. Nous ne la contemplons pas, c’est son ambiance qui nous saisit et nous modèle. C’en est à un point que la majorité des gens se refusent à penser qu’ils sont influencés par elle. Car effectivement, s’ils prenaient conscience que tel est le cas c’en deviendrait une oppression quotidienne. L’habitude nous anesthésie de l’inadmissible. Seule la réflexion et l’analyse attentives peuvent nous rendre libres.

Prenons nos 64 capitalistes qui achètent grosso modo 40% de la pression publicitaire mondiale, gardons les dispositifs de diffusion tels qu’ils existent et remplaçons ces acteurs par des écologistes autoritaires. Que diriez-vous si demain ces dispositifs matraquaient les messages suivants : « En marche écopote, la révolution verte c’est maintenant ! », ou encore « Les bouts de lapins morts, c’est mauvais pour la santé, mangez plutôt des carottes ! Les animaux ont des droits, non aux meurtres d’animaux ! », « Chaque fois que vous démarrez le moteur de votre voiture, vous tuez un pingouin sur la banquise. Bricolez-vous un vélo ! « , « Le téléphone portable brûle votre cerveau et détruit la planète. Jetez-le et vous ne vous en porterez que mieux ! ».

Chères lectrices et chers lecteurs, si telle était la situation, avec les dispositifs publicitaires actuels, je peux vous assurer que nos 64 capitalistes crieraient à la dictature et au totalitarisme vert. Ils auraient raison et je serais le premier à les inviter à rejoindre ce qu’on appelle communément « Les antipub ».

Mais bien évidemment, ces deux derniers paragraphes sont une fiction et il est très peu probable qu’une pensée dominante autre, parvienne à fabriquer un système publicitaire à l’identique de celui qui existe aujourd’hui.

C’est pour toutes ces raisons que je vais assumer, l’esprit libre, devant le juge ma désobéissance à la loi.

Appel à désobéir

Qui que vous soyez, je vous invite à agir contre les écrans publicitaires qui sont sur le point d’envahir nos rues. L’appel à projet sur le mobilier urbain dit « intelligent » de la mairie de Paris ouvre une grande porte à JC Decaux pour installer des écrans publicitaires partout ! Ceci n’est pas une blague ou un délire, cela a commencé dans les aéroports puis dans les gares SNCF et le métro parisien, et cela se poursuit dans nos rues, les premiers prototypes sont en place. D’abord ce seront les rues de Paris puis ensuite les rues des grandes villes françaises, et ça continuera indéfiniment de s’étendre, comme c’est le cas depuis des dizaines d’années pour les différents formats de publicité, tant que nous n’aurons pas mis un coup d’arrêt définitif à cette industrie folle.

Je lance un appel à l’ensemble des citoyens et militants politiques qui s’opposent à la société de surveillance, préoccupés par leur liberté, rejoignez la partie !

http://mobilisation.deboulonneurs.org

Ecrire un commentaire

Commenter

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

  1. Outre les pollutions visuelles et cérébrales que tu soulignes, il y a une que l’on ne voit pas : la consommation énergétique !

    Un écran Samsung de 1,6m x 0,90m comme celui que tu as décoré consomme 700W environ. À quoi il faut ajouter les ordinateurs nécessaires au fonctionnement du système, les systèmes de communication, les capteurs, etc. Si l’on évalue la totalité à 1000W, fonctionnant 7000h par an (horaires d’ouverture du métro), la consommation atteint 7000kWh par an, soit environ autant que trois foyers français en moyenne (hors chauffage électrique).

    Mais, pour ne citer qu’eux, l’Aéroports de Paris est une entreprise très responsable. Lisez leur site internet :
    http://www.aeroportsdeparis.fr/ADP/fr-FR/Groupe/Engagements/lenvironnement/l_energie/
    « Nous avons pour objectif de diminuer nos consommations d’énergie de 20% par passager en 2020 par rapport en 2004. Pour cela toutes les solutions sont mises en œuvre »

    On se fout de notre gueule !!!

    Bonne chance à toi, lâche rien…

  2. Bonjour Antonin,
    Merci pour votre article. Concrètement : que risquez-vous après cette dégradation de mobilier urbain ? Si vous êtes condamné à une amende, peut-on vous aider, contribuer quelque part ?
    Je soutiens totalement votre démarche, je hais fondamentalement la publicité pour ce qu’elle est devenue : une pollution permanente, une intrusion totale dans nos vies.
    Merci de faire ce que vous faites, je relaie. Je n’ai pas encore les *guts* de déboulonner ou taguer les écrans, je me contente de boycotter scrupuleusement les marques qui font l’objet d’une publicité…
    J’espère que votre démarche aura un impact important.

    Cordialement,

    ClerGé.

  3. Le service rendu à la population a été amélioré suite aux dommages, je pense que vous serez condamné à une amende négative.

  4. @manutopik,
    Merci pour les chiffres !

    @ClerGé
    A été requis par la partie civile, 3000 euros remboursement frais de justice, 1 euro symbolique pour l’image de la ratp, 500 euros préjudice morale pour Metrobus, 100 euros pour le nettoyage si mes souvenirs sont exacts. Il faut ajouter 3500 euros à nos frais de justice sachant qu’on remplie en février donc faut pas d’ardoise !

    Ton aide serait précieuse, tu peux donner via http://antipub.org ou http://mobilisation.deboulonneurs.org ! Si un soucis, mon courriel antonin@moulart.org

    Nous avons besoin de soutien ferme, humain, financier, sur le long terme ! Notre combat est de longue haleine.

  5. Aucun problème, je vais faire un don de ce pas. Il sera maigre, revenus maigrichons obligent, mais il sera.
    Good luck.

  6. Pour ma part, face à ces écrans publicitaires, je pratique la resistance passive et sans danger, la méthode est très simple:
    plutôt que d’attendre bêtement le métro sans rien faire, je vais tout simplement me coller le dos à cet écran, du coup je le cache complètement tant que je suis devant. Les gens commencent à me regarder alors et en général il sourient.
    Voilà, on en a parfaitement le droit et si plus de gens le font, ces écrans ne serviront plus à rien. Ca marche, pas d’amende et en plus ils font pile la taille d’une personne, il faut un peu écarter les bras toutefois…

Webmentions

  • Point de parcours « Antonin MOULART 13 octobre 2012

    […] / octobre 2012, je suis de toutes les actions antipublicitaire et je continue à l'être jusqu'à mon procès en octobre 2012. Durant la même période, mon engagement à Internet Sans Frontières bat son plein. Sarkocensure, […]

  • J’ai tout assumé et je recommencerais si c’est nécessaire « Antonin MOULART 13 octobre 2012

    […] Pour en savoir d'avantage sur les raisons qui m'ont poussé à désobéir à la loi, je vous renvoi au billet précédent. […]