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Histoires d’un élève de l’entre-deux #2

J’ai des problèmes. Depuis le CP, j’ai deux problèmes. Je ne sais pas écrire. Non pas que je ne sache aligner deux mots, ça je le sais. Non, mon problème se situe au niveau de la lisibilité graphique et de l’orthographe.

Depuis mon plus jeune âge, j’ai été prévenu: « Antonin, tu manques de rigueur dans ton écriture ». Je pouvais lire au fur et a mesure que les bulletins changeaient de couleurs: « Antonin ne sait pas tenir son stylo. », « Antonin fait une faute par mot (quand ce n’est pas deux) », « Antonin rend des devoirs sales », « Antonin ne sait pas tracer correctement de traits a la règle  »… Antonin ceci, Antonin cela…

Et puis, il y avait ce commentaire émanant parfois d’un professeur d’histoire ou de français « Antonin a une bonne analyse ». C’est le commentaire sur lequel je m’efforçais de me concentrer et celui qui me motivait a persévérer dans mes efforts.

Je suis une des victimes de ces générations d’élèves au-quelles on n’a pas daigné de faire bouffer correctement de la grammaire. Pas suffisamment ? Pas correctement ? Pour moi, la question reste entière. Il n’empêche que le régime ne s’est pas révélé suffisant pour me permettre de slider sur mes copies tout au long de ma scolarité.

Quand j’écris, le stylo s’accroche, l’encre coule mais fait un pâté. Le « o » ressemble a un « a », le « a » n’est pas assez fermé, mes « m » ont parfois un pont de trop, mes mots s’enroulent autour de la ligne comme une vague creuse sur la mer, mon écriture est irrégulière et parsemée d’accrocs. Souvent des professeurs m’ont fait comprendre qu’elle était indéchiffrable pour le commun des mortels. Certains ce sont même plains de mes agressions périodiques. C’est vrai, sur ma copie je n’étais plus le petit Antonin calme que les professeurs connaissaient. Je devenais terrible, irrespectueux, chaque mot était une injure a la face de son correcteur. Quand certains de mes camarades crachaient leur rejet de la chose scolaire a pleine voie pendant le cours, moi je conservais cette rancune très particulière pour mes copies.

J’ai toujours eu une relation très conflictuelle avec mes stylos. Je savais que je n’étais pas correcte avec eux, mais je ne pouvais rien y faire. Il ne m’aimait pas et me le rendait bien. Je mangeais mes bics par le haut les faisant se dessécher prématurément; mes crayons de papiers je m’en servais comme un écureuil se taille les dents sur un bout de bois; la mine de mon premier et dernier critérium a été complètement brisé en moins de 30 minutes; mon plus beau stylo waterman -offert par ma grand-mère symboliquement et dans la plus pure tradition d’un humanisme chrétien- a été déformé par la terrible puissance de mon style. Antonin le huns.

La défaite de mes adversaires étaient totale: Mes professeurs, mes stylos et moi.

Aujourd’hui, tout a tellement changé. Je n’utilise plus de papiers ni de stylos. Mon ordinateur portable m’accompagne tout le temps. Dans notre UFR de science humaine, je fais partie des quelques E.T qui utilisent la technologie du futur. En sociologie, on tient beaucoup a tous ces mythes du savoir incarné par le stylo et la feuille de papier. Il y a le wifi partout dans la faculté depuis quelques années mais les étudiants sont comme figés dans un passé révolu. Pour moi, le papier et stylo sont synonymes de souffrance, de lutte acharnée et d’échec. Je le retrouve chaque semestre pour les partiels. A la première rature, je tente par automatisme un ctrl+z désespéré sur ma table mais cela échoue. Tout d’un coup, je me sens stupide. Et plus encore quand je veux changer l’ordre de mes paragraphes. Je suis donc obligé de sortir monsieur typex de mon sac et corriger les erreurs quand je ne dois pas prendre une nouvelle feuille.

Comme tous les jeunes, j’ai ma carte de crédit. Je l’aime ma visa. Elle m’évite d’utiliser de la monnaie scripturale. Quand je dois faire un chèque au médecin, je deviens écarlate, à commencer par la pointe de mes oreilles. Il me regarde écrire. C’est pire que de me déshabiller devant lui. Je crains toujours qu’il me demande de recommencer car ce ne serait pas assez lisible ou parce qu’il y aurait une faute dans l’écriture de la somme. Un « s » en trop, un « s » en moins, un tiret qui manque… Je me méfie de ce que j’écris.

En fait, ce malaise reste bien ancré. Il se manifeste toujours aussi violemment car je ne l’assume pas. Une psychomotricienne avait conclue que ces deux problèmes étaient liés. Utilisant mon attention pour rendre lisible mon écriture, je ne l’emploierais pas pour surveiller mon orthographe. De plus, je souffrirais d’un problème de repérage dans l’espace. C’est vrai sans nul doute. Mais il y a des mécanismes d’écriture que je n’ai toujours pas intériorisé. L’utilisation de l’outil informatique m’a en partie libérée, bien sur. Je peux écrire sans honte de ma calligraphie et mes fautes d’orthographes sont moins nombreuses. Mais ces souvenirs auront, comme une tache d’encre indélébile, a jamais marqué mon identité subjective.

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  1. Intéressant comme récit !!
    😉

    
    

    Si seulement tu étais le seul dans ce cas-là (!) ; un nombre incroyable d’élèves de collège et de lycée ne savent toujours pas écrire normalement…!

  2. Salut Antonin.
    Voilà un sujet qui semble te tenir a coeur. Une sorte de haine refoulée encore lourdement présente dans ta vie actuelle. C’est fou comme les choses peuvent marquer l’esprit. Je n’étais pas trop au courant de ces « problèmes », mais en regardant ce blog, je me dis qu’ils ne t’empêchent pas d’écrire des choses consistantes et engagées ! Et peu importe sur quels supports elles sont écrites et avec quelles techniques. L’important c’est ce qui est dit, donc continu sur ta lancée.
    Alexis.

  3. C’est de la très belle écriture pour le coup, vraiment. bravo